Boulet est une
mutation orthographique de Bullet qui a immortalisé Steve Mc Queen.
Sur Internet,
en particulier les réseaux sociaux,
c’est le pseudo de David. Un parfait inconnu avec 295 contacts. Boulet
est un homme ordinaire. Lorsqu’il passe devant une caisse de supermarché, on
entend un léger bruit. Cette dernière semble identifier son code barre mais
n’affiche rien en retour. Aucune valeur marchande. II se proposerait dans un
marché d’esclaves, personne n’en voudrait. Les services qu’il est susceptible
de rendre n’ont aucun impact sur la suite des tâches qui pourraient en
découler. Son intervention est inutile pour les autres, pour l’univers et
malheureusement pour le cours de sa vie.
Il faut voir
le bon côté des choses. Quoi qu’il fasse, ce ne sera jamais la cause de quoi
que ce soit. C’est ce qu’on appelle un être neutre dans le jargon des anges.
Pourtant, il
fait partie des premiers inscrits sur Facebook, il se rappelle même du chat sur
Caramail lorsque les utilisateurs se dévoiler avec innocence à l’aube des
premières technologies de communication. Et tous ses contacts entretiennent
avec lui une relation magique bâtît sur des accolades fictives, des baisers
binaires, une caresse digitale et ça lui arrive même de vivre une aventure dirigée par
un
système de messagerie instantanée.
Ces amis,
des mal-aimés comme lui, arborent des sourires suspendus comme des boules sur
un vieux sapin de Noel ou au pire usurpent l’identité de quelques stars ou
personnalités connues du monde du business show.
David se
traine chaque matin comme un boulet jusqu’à son travail et lorsqu’il a fini,
une multitude d’idées s’agglutinent dans son cerveau avec l’espoir d’être
réalisée dans les plus brefs délais.
Chaque envie est le résultat d’un cumul de frustration marinée avec des
solo-guitares mythiques et des prises de vues empruntées aux studios Miramax,
le tout enrichi d’une panoplie de photographies en noir et blanc qu’il garde
secrètement dans un tiroir au fin fond du
cortex cérébral.
Parmi tous
ces contacts, personne n’a suscité la moindre émotion, une préoccupation, de la
pitié ou de la haine. C’est un océan d’indifférence où baignent des liens
hypertexte vers des vidéos amateurs ou professionnelles, des articles sur tout
et rien, des photos d’archives ou des commentaires sur des sagesses
improvisées.
Mais il y eu
ce vendredi. Un vendredi 13 de la saison d’automne. Un jour ordinaire avec une
température moyenne, un ciel peu nuageux et qui ne compte aucun événement dans
la scène politique, économique et encore moins sociale. Les yeux de David
croisent ceux d’un vieillard assis devant lui dans le métro. Plus exactement,
la ligne qui porte le chiffre 13 gravé sur sa locomotive comme sur du marbre,
qui transporte les malheurs parisiens depuis sa création et ne semble guère en
souffrir. Le vieillard répondit au regard de David par un sourire et
replongea tout de suite dans son livre. David fut tétanisé lorsque son regard se posa
sur la couverture puis le titre. Même couverture en cuir, même calligraphie
dorée, même usure sur les côtés. Une copie conforme du sien. Tandis que son
cœur battait un rythme effréné, il se rappela du jour où son grand-père, Zayd, le
lui tendit sur son lit de mort. Le père de David était le seul garçon de cinq
sœurs et disparu un an après la naissance de David. Le grand-père n’avait pas le choix. A défaut du père, Il a dû
faillir à la tradition et le remettre ainsi à son petit-fils non sans une
pointe d’amertume.
Il se
rappelle encore lorsque son grand-père, sur un ton inhabituel comme pour
marquer l’importance de l’événement lui dit : « Ce livre est dans
notre famille depuis 13 générations, tu ne dois t’en séparer sous aucun
prétexte. Tu dois le porter tel un tatouage. Tu sauras en faire usage le moment
venu ».
Le métro
était bondé. David hésita un moment puis
pris son courage à deux mains et demanda poliment au
vieillard : « puis-je savoir ce que vous lisez monsieur ».
« Bien-sûr,
lui répondit le vieillard en accentuant son sourire. C’est un livre en
hébreux».
La mère de David
n’étant pas juive, il n’a pas appris l’hébreu. Il ne connaissait du livre que le titre et si ce
n’est la promesse qui l’a faite à son grand-père et qui s’est raffermie après
sa mort, il y a bien longtemps qui l’aurait quitté pour un album de Johnny Lang
ou Eric Bibb.
David ouvrit
son sac, plongea sa main au fond puis s’arrêta net. Il regarda en direction du
vieillard et encore une fois une surprise. Il ne possédait plus le livre et le
vieillard avait disparu. Le visage de David se transforma et passa du rouge au
violet, de la colère à la résignation puis s’effondra sur son siège.
« Eh
bien, qu’il soit ainsi. Je ne sais pas lire l’hébreu et ce livre m’encombre
depuis dix ans. Bon débarras». Toutes ses excuses n’ont pas suffi à éteindre sa
colère.
Il se
réveilla au milieu de la nuit. Il venait de rêver que le vieillard était passé
lui rendre visite. Ils ont discuté durant un long moment et ce dernier en
repartant laissa le livre sur la commode devant la porte d’entrée. David s’entendit dire en marchant vers la
salle de bain : « Non !, pas sur la commode. C’est juste un
rêve ». A peine eût-il fini sa phrase qu’il aperçut le livre sur le
meuble.
Il fouillât
dans sa mémoire et fît la liste chronologique de toutes les actions faites la
veille. Il en conclût que le vieillard n’est que le fruit de son imagination,
que le livre est resté sur le meuble toute la sainte journée et qu’une bonne
nuit de sommeil serait suffisante à lui faire tout oublier.